13 mai 2026

Mauvais présages pour les audiovisuels publics européens

Le très décrié rapport Alloncle, du nom du rapporteur de la commission d’enquête parlementaire sur « la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public » n’est qu’une illustration de la gigantesque entreprise d’affaiblissement des services publics de l’information en Europe.

🕵🏻‍♂️ Charles Alloncle a-t-il réussi son pari ? Le Premier ministre Sébastien Lecornu a beau parler « d’occasion ratée », la présidente de France Télévisions Delphine Ernotte a beau déplorer « un rapport à charge, construit sur des insinuations, des approximations et des contre-vérités », le mal est fait. Le député UDR (le parti d’Eric Ciotti allié au RN) est parvenu à affaiblir considérablement le service public de l’information à l’issue des six mois d’auditions houleuses de la commission d’enquête sur « la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public », dont il était le rapporteur.

⚰️ Certes, le député n’est pas allé jusqu’à suggérer la privatisation comme Marine Le Pen et Jordan Bardella le réclament. Mais ses 69 recommandations, qui proposent notamment de fusionner France 2 et France 5, France Info TV et France 24 ou de supprimer France 4 tout en renforçant la tutelle directe du gouvernement constituerait une première étape mortifère pour la bonne information du public.

🌩️ Pour s’en convaincre, il suffit de lire la formidable contre-expertise rédigée par la Scam, la société civile des auteurs multimédias. Elle rappelle quelques évidences tout au long d’un rapport de 130 pages : fusionner France 2 et France 5, par exemple, reviendrait à supprimer tout ou partie d’une grille de programmes de France 5 composée à 38,6 % de documentaires et 32,2 % de magazines d’information, de sciences ou de culture. Sans le service public de l’audiovisuel, il n’y aurait plus de magazines d’investigation et donc moins de révélations sur les polluants éternels (PFAS), les airbags défectueux Takata, la contamination des eaux Perrier ou encore le scandale de l’institution scolaire privée Bétharram pour ne prendre que quelques exemples récents.

📺 Bien sûr, il faut se pencher sur l’efficience de notre service public de l’information ; veiller à ce qu’il offre des contenus vraiment différents des chaînes de télévision privées ; s’assurer du respect du pluralisme des points de vue ; contrôler les salaires des dirigeants ou les dérives de certains marchés de sous-traitance. Mais pas question que « des failles marginales servent d’alibi à une offensive idéologique dont l’aboutissement logique est la privatisation ou la réduction du périmètre du service public », martèle la Scam. Car tel est bien le combat sournois mené par Charles Alloncle. La preuve ? Il s’est focalisé lors des 200 heures d’auditions sur 0,01 % des 110 000 heures de programmes inédits de l’audiovisuel public. Derrière lui, un bras de fer se joue à l’échelle de l’Europe – voire de la planète entière !

⚠️ En juillet 2025, Reporters sans frontières avait déjà tiré la sonnette d’alarme sur les trois crises traversées par les médias de service public européens. Une crise économique en raison des baisses régulières de financement imposées par des Etats à la recherche constante d’économies ; une crise technologique due à la concurrence des grandes plateformes numériques privées ; et une crise de confiance à cause du délégitimation systématique de l’information sur les chaînes publiques, jugée « woke », « gauchiste » voire carrément « mensongère » par nombre de régimes illibéraux. Ceux-là même qui n’hésitent pas à contrôler les chaînes publiques comme au « bon » vieux temps de l’ORTF en France…

💰 Avec près de 4 milliards d’euros de budget, l’audiovisuel public français se situe loin derrière son homologue allemand (10 milliards) ou britannique (5,8 milliards). Rapporté au nombre d’habitants, le soutien public revient à 57 euros par personne, soit moitié moins qu’en Allemagne (120 euros) et bien moins qu’en Suède (89), au Royaume-Uni (87) ou en Belgique (73). Les préconisations du rapport Alloncle vise une économie d’1 milliard… sans qu’aucune étude n’évalue l’impact d’une telle purge. « L’audiovisuel public n’est pas un coût, martèle encore la Scam. C’est une infrastructure stratégique. L’affaiblir, c’est désarmer la France. »

💡 Dès lors que faire ? RSF énumère 12 préconisations à contrepied total du glissement en cours. Parmi les principales ? Donner des garanties d’indépendance fortes dans la nomination des dirigeants de médias de service public ; mieux contrôler le pluralisme interne des expressions ; instaurer une taxe européenne sur les plateformes numériques pour renflouer l’audiovisuel public ; prévoir un financement pluriannuel afin de sortir les chaînes publiques des contingences politiques ; ou encore mieux distinguer les informations des commentaires dans le traitement éditorial. Pas sûr que l’arrivée de la polémiste d’extrême droite et journaliste au Figaro Eugénie Bastié dans la nouvelle émission politique de France 2 le permette, comme le souligne le journaliste indépendant Daniel Schneidermann !

👉 Pour en découvrir d’avantage sur l’état des audiovisuels publics hongrois, italien, suisse, polonais ou encore belge, on vous conseille d’aller lire cet excellent article d’Un Bout des Médias : État des lieux de l’audiovisuel européen : un modèle attaqué de toutes parts.

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