15 octobre 2026

IA: ces médias qui disent STOP (ou presque)

Face à la massification des usages de l’intelligence artificielle, les médias sont sommés de se positionner. Certains l’intègrent peu à peu dans leurs rédactions quand d’autres - notamment de nombreux médias indépendants - l’encadrent strictement. Voire s’en passent.

Splann! est l’un des premiers à avoir sauté le pas. Fin 2025, lors de son assemblée générale, le média d’investigation breton approuve la révision de sa charte morale et déontologique. Elle stipule que l’intelligence artificielle (IA) restera hors de la rédaction des articles (reformulation, angle, titre et structure) et des illustrations publiées par le média.

Très vite, d’autres médias embrayent. En décembre 2025, Bon Pote décide de se doter d’une charte sur l’IA. “On utilise l’IA pour retranscrire des interviews ou encore assurer une version audio des articles pour les personnes malvoyant-es comme cela nous avait été demandé par notre communauté”, explique Sophie Kloetzli, journaliste chez Bon Pote. “On a aussi recours à de l’IA (non générative) pour manier des bases de données conséquentes. Pour le reste (rédaction et vérification de l’information, notamment) c’est à la mano. Tous les usages éventuels sont discutés et débattus au sein de la rédaction”.

Un mois plus tard, Reporterre s’engage à se passer de l’IA générative, cette forme d’IA qui, en réponses à des requêtes humaines, produit des contenus (images, vidéos, musiques, textes, etc).

Méfiance maximale

“La banalisation de l’intelligence artificielle, qui a d’ailleurs d’énormes biais idéologiques, met en danger la confiance du public dans les médias”, poursuit Sophie Kloetzli.  Ces outils dépendent financièrement de multinationales ultra-puissantes (Google, Microsoft, Anthropic) voir de milliardaires réactionnaires (ChatGPT, Muse Wonder, Grok) poussent à la plus grande méfiance nombre de médias indépendants.

“Pour nous, c’est une question de transparence et d’éthique, confie Vincent Lucchese, journaliste à Reporterre. Notre ligne éditoriale, notre engagement en tant que média indépendant, écolo et anti-capitaliste est incompatible avec un usage dépolitisé et sans recul de cette technologie”. Les impacts environnementaux et sociaux de l’IA (artificialisation des sols, consommation énergétique, aliénation) sont par ailleurs largement documentés.

Les professionnel·les du secteur ne cessent d’alerter sur une imposition à marche forcée de l’IA dans les grands groupes de presse. Face aux difficultés financières, des titres licencient par centaines des salarié·es et misent sur l’IA pour relire les articles, les mettre en forme, les éditer… voire même les rédiger en jurant qu’ils seront toujours validés par un·e humain·e avant publication.

Alors que les GAFAM ont déjà la mainmise en aval sur les relais de diffusion les plus efficaces (Meta, TikTok, etc), leur intégration en amont du processus de production soulève des questions sur l’indépendance et la transparence des médias.

Le “bio” du journalisme

La promesse d’un média garanti sans IA est devenue un argument pour gagner la confiance du lectorat. Dans un océan de contenus générés sans intervention humaine, l’étiquette “sans IA” serait-elle devenue le label “sans OGM” du journalisme ? “J’aime bien ce parallèle avec l’alimentation. Comme pour tes légumes, tu veux savoir si l’info vient du coin, qui l’a produite”, abonde Vincent Lucchese.

“Pour vérifier des informations, créer du lien avec ses sources, s’entretenir avec des témoins, il faut des journalistes, renchérit Sophie Kloetzli. Ce n’est pas l’IA qui va aller sur le terrain.”

Peut-on réellement faire sans ?

Pour Gérald Holubowicz, fondateur du média technocritique Synth et formateur à l’IA en rédactions, il est toutefois difficile d’échapper totalement à l’IA. “C’est bien évidemment crucial d’adopter une posture vigilante sur les outils IA des Big Tech en tant que journalistes mais tout en veillant à ne pas décrocher les wagons sur les prochaines évolutions.”

Gérald Holubowicz mentionne avec enthousiasme les alternatives open-source dans le secteur de l’IA, parfois conçues en interne, mais encore peu répandues. “Pour moi, l’urgence c’est de financer et de développer collectivement des alternatives concrètes aux outils des multinationales”, conclut-il.

À l’échelle individuelle, il est possible d’aligner ses usages afin de limiter la dépendance à l’IA. En pointe sur cette question, Bon Pote a élaboré une liste des alternatives aux Gafam (Gmail > Protonmail, Chrome > Firefox) et co-organisé avec Reporterre et Data For Good, une table-ronde intitulée “Comment boycotter l’IA et son monde”.

L’enjeu des rédactions tient donc aux manières de mieux encadrer l’IA dans des chartes éthiques, tout en favorisant l’utilisation d’outils propriétaires, c’est-à-dire extraites de la soumission aux géants de la tech.

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Un article rédigé par Laura Quenneville

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