18 juin 2026

Faut-il en finir avec les sondages ?

À l’approche de la présidentielle, les études d’opinion ont commencé à se multiplier bien qu’elles soient plus décriées que jamais. Au-delà de leur influence sur le vote, les conditions de leur production questionnent. Tout comme l’intention idéologique de certains de leurs commanditaires.

🏅 Jordan Bardella rayonne. Le président du RN, figure à une avantageuse 4e place dans le classement 2026 des personnalités préférées des Français·es. Juste après Jean-Jacques Goldman, Zinedine Zidane et Omar Sy… mais devant Marine Le Pen. A la 7e place, cette dernière s’arroge la première position pour les femmes et peut donc se targuer d’être la femme préférée des Français·es. Bravo ! C’est du moins ce que soutient le Journal du Dimanche (JDD), propriété du milliardaire ultra-conservateur Vincent Bolloré depuis 2024, qui publie ce marronnier de la presse depuis 1958.

🫢 Ce que l’hebdomadaire ne dit pas, c’est qu’il a discrètement changé d’institut de sondage l’année dernière. Exit l’Ifop, bonjour le CSA, propriété de… Vincent Bolloré ! Pas un mot non plus sur le changement de méthode et l’arrivée soudaine, parmi les noms suggérés aux 1 000 personnes interrogées pour l’occasion, de Marion Maréchal (30e) et de Philippe de Villiers (37e). Fâché d’avoir été sèchement écarté, l’Ifop a trouvé de nouveaux médias (TF1 et LCI) pour publier son classement « exclusif » sans changer de méthode. Résultat : Jordan Bardella pointe au 12e rang (- 2 places), Marine Le Pen au 23e (- 12 places) et aucune autre personnalité politique ne figure dans le top 50.

L’opinion publique existe-t-elle ?

🤼 Peut-on faire confiance aux sondages ? Et font-ils l’opinion ? Ces questions, vieilles comme le monde, méritent à nouveau d’être posée à l’approche de la présidentielle. Car la donne a changé. Rappelons tout d’abord le clivage : pour les uns, les sondages sont un outil démocratique qui permet d’évaluer l’état de l’opinion et d’éclairer ainsi le débat public. Pour les autres, ils ne sont qu’un piège, un artefact qui offre une illusion démocratique en construisant une opinion publique « qui n’existe pas », comme le soutenait avec force le sociologue Pierre Bourdieu.

👨🏼‍⚖️ Pour Blast, la cause est entendue. Le média s’est penché sur les (au moins) 207 sondages réalisés lors des dernières municipales. Sa conclusion ? Il y a des « erreurs partout, tout le temps ». Et le site de presse en ligne d’ajouter : « Il est temps de fermer l’usine à fake news ». Blast va jusqu’à s’interroger sur la pertinence de saisir la justice pour diffusion délibérée de fausses informations tant l’écart entre les sondages et les résultats électoraux fut grand.

⚖️ Le député LFI Antoine Léaument, rapporteur de la commission d’enquête sur l’organisation des élections, préconise pour sa part « [d’]interdire les sondages d’intentions de vote avant que la liste définitive des candidats ou des listes en lice à une élection ne soit connue » et « [d’]interdire la publication de sondages du second tour avant que les résultats du premier tour et les candidats effectivement présents au second tour ne soient connus ».

📈 S’il faut revenir sur le débat éternel de la légitimité des sondages, c’est d’abord en raison de l’inflation vertigineuse de leur nombre. Lors de l’élection présidentielle de 2022, 467 études d’opinion ont été publiées (dont plus de 300 durant les cent derniers jours de la campagne – soit 3 par jour !). Lors de la présidentielle de 1965, il n’y en avait eu que 14 ! Cette saturation du débat par des chiffres bruts et critiquables confine à l’étourdissement démocratique. Pour s’opposer à la « sondocratie », quelques rares journaux se sont engagés à ne pas en commanditer. Dès sa création, Mediapart a décidé de ne jamais en publier. Fin 2021, Ouest France a indiqué par la voix de son rédacteur en chef qu’il « ne participera pas à la grande manip, ne réalisera aucun sondage politique avant la présidentielle [de 2022] et évitera de perdre du temps à commenter ceux des autres ». L’initiative n’a pas fait beaucoup d’émules…

🎰 Cette inflation du nombre de sondages cache une autre réalité : ils sont de plus en plus mal faits ! C’est tout l’intérêt du travail de terrain mené durant cinq ans par le sociologue Hugo Touzet. « Pour une large part, la qualité des données d’opinion est un enjeu économique », écrit-il dans un ouvrage précieux (« Produire l’information », Editions EHESS, sept. 2025). La recherche de sondages toujours moins chers et toujours plus rapides, pousse les sondeur·euses et les entreprises de panels à travailler dans « des conditions sous-optimales, dégradant la qualité des résultats produits. » C’est cette fuite en avant qu’il conviendrait de contenir afin d’éviter une tension trop forte entre exigence scientifique et logique de marché.

Sondages : des redressements douteux

🆘 Dans un décryptage éloquent, le media indépendant Bon Pote rappelle quelques faits essentiels à connaître : 1/ Les instituts de sondage sont des entreprises privées à but lucratif et non des organismes de recherche. 2/ Ces entreprises réalisent l’essentiel de leur chiffre d’affaires grâce à des études marketing et commerciales rarement publiées. Les études d’opinion publique ne sont qu’une vitrine. 3/ Un sondage simple, mené sur Internet, ne coûte que quelques milliers d’euros. Beaucoup peuvent donc s’en offrir un de façon très intéressée. 4/ Le commanditaire choisit le thème et l’institut les questions (normalement). Mais si les réponses dérangent le commanditaire, le sondage finit généralement à la poubelle.

🎁 Bon Pote rappelle aussi avec force les nombreux biais et notamment les redressements nécessaires afin de coller au plus près de la population générale. Or les sondages sont de plus en plus menés sur Internet auprès de panels d’interviewé·es rémunéré·es faiblement, souvent avec des bons d’achat. Le redressement est d’autant plus complexe à réaliser car aucun contrôle n’est vraiment opéré. Les résultats sont aussi douteux car les interviewé·es répondent aux sondages à la chaîne dans le but principal de gagner des points – et donc des cadeaux.

💣 Lorsqu’ils recourent au téléphone, les sondeur·euses se heurtent à des refus croissants. Et ceux qui acceptent l’échange finissent souvent, bombardés de questions, par répondre machinalement selon un biais de confirmation bien connu. Le spécialiste de la sociologie électorale Vincent Tiberj a aussi montré l’impact majeur sur les réponses de « l’enchaînement des questions et la manière de les poser ». Quand celles-ci ne sont pas carrément biaisées…

Médias-sondeurs : un couple infernal

🛜 Climax s’est amusé à lister quelques exemples douteux d’études d’opinion qui offrent des résultats dans le droit fil du propriétaire de l’institut de sondage concerné. Car là aussi la donne a changé. De nouveaux acteurs sont entrés sur le marché à la faveur du recours à Internet qui a grandement diminué le coût unitaire d’un sondage. Ils ont pour nom Ifop, CSA, Elabe, Ipsos BVA, Odoxa, Verian (TNS-Sofres), Opinion Way, Harris interactive, Viavoice, Cluster17 ou encore Hexagone.

🌎 Bon Pote les a cartographiés. Derrière certains d’entre eux, on retrouve des profils bien connus : le patron de LVMH Bernard Arnault (OpinionWay) ; le  dirigeant catho-réac’ Pierre-Edouard Stérin (Hexagone) ; ou encore l’inévitable Vincent Bolloré avec CSA, un institut qui réalise une part croissante de son chiffre d’affaires avec les commandes des médias d’extrême droite du même Bolloré (CNews, Europe 1, le JDD…).

📺 Le couple médias-sondeurs est infernal. Dans son ouvrage, le sociologue Hugo Touzet dénonce « l’usage massif et peu éclairé des sondages » par les médias. Peu onéreux, ils alimentent jusqu’à l’overdose les talk-shows des chaînes d’info en continu. On débat des chiffres bruts comme d’une science exacte, sans prendre la peine de les confronter à des enquêtes journalistiques de terrain. Et on offre ainsi une caisse de résonance énorme à des études d’opinion contestables et dont les thématiques imposées par les commanditaires (la sécurité, l’islam…) façonnent parfois artificiellement le débat public.

Les bonnes questions à se poser

Dès lors que faire ? Renforcer le contrôle de la Commission des sondages ? Les règles qui imposent la publication de l’échantillon et, depuis 2022, des marges d’erreur ? Bon pote y va de ses (bons) conseils : « Quelques réflexes s’imposent, pour se prémunir au maximum de l’influence des sondages, écrit le média. Qui a commandé le sondage ? À qui appartient l’institut qui le réalise ? Qui a été sondé, comment, et dans quel ordre les questions ont-elles été posées ? Sans ces réponses, débattre des chiffres ne sert à rien. Et ignorer ces chiffres est le seul moyen de ne pas encourager ceux qui les fabriquent. » CQFD.

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