28 mai 2026

Médias et ruralités : je t’aime, moi non plus

Angle mort de la presse traditionnelle, le monde rural peine aussi à échapper aux caricatures. Quelques journaux indépendants tentent de compenser un traitement médiatique souvent surplombant et « urbano-centré ».

« Quand je vois, à côté de chez moi, cet agriculteur qui pompe dans la Loire même en période de sècheresse, l’usine Lactalis de Saint-Florent-le-Vieil (Maine-et-Loire) épinglée pour ses rejets polluants ou l’eau du robinet empoisonné qu’on nous donne à boire, je ne peux pas faire autrement qu’agir. » Cette révolte intérieure a poussé la « journaliste-activiste » Élodie Louchez à lancer Rural, un média numérique qui s’est donné pour mission de « réconcilier les campagnes avec le journalisme ». Comprendre : contrer la caricature que les médias traditionnels portent souvent sur la campagne et valoriser une société rurale invisibilisée.

🕵🏻‍♀️ « Les campagnes ne sont ni des marges ni des décors », attaque fièrement le Manifeste de Rural. Des enjeux majeurs les traversent (l’eau, l’alimentation, les solidarités, la démocratie, les paysages…). Ils méritent d’être contés avec doigté et sans préjugés. Chaque mois, Rural propose un récit au long cours qui « répare » un peu l’image deS ruralitéS. Car les problématiques diffèrent, de la Beauce au bocage, des terres viticoles au littoral. Ici, on se penche sur ces fermes qui s’imposent en lieux culturels dans des villages désertés ; là on analyse les free parties, version clandestine des raves parties dans le collimateur du gouvernement…

🌵 Rural mise sur un modèle en accès libre, financé par les dons de ses lecteurs, en attendant de trouver d’autres sources de revenus (éducation aux médias, événements culturels, expositions…). Sa naissance apporte un (tout petit) contrepoint à la désertification éditoriale croissante qui menace les campagnes. Les journaux locaux, confrontés à une sévère crise économique, réduisent peu à peu la voilure quand ils ne disparaissent pas. D’où l’apparition de « zones blanches journalistiques » qui amplifient le grand malentendu entre villes et campagnes.

📺 « Pourquoi ce que je lis, ce que je regarde à la télé, ce que j’entends à la radio, ne correspond pas avec ce que je vis dans ma campagne lotoise ?, s’interroge Emma Conquet. Cette journaliste indépendante pourfend ce qu’on appelle « l’urban gaze », c’est-à-dire, mot à mot, le « prisme urbain ». Elle prépare même un livre sur le sujet à paraître aux Éditions du Seuil.

⚒️ « Depuis les élections européennes de juin 2024, le sujet intéresse de plus en plus, poursuit-elle. On a alors évoqué une France coupée en deux avec des métropoles votant à gauche et des zones rurales forcément conservatrices voire optant pour le Rassemblement national. Cette vision simpliste fait l’impasse sur les rapports de classe. » Emma Conquet ne verse pas dans le pessimisme. Elle relève des efforts pour éviter une lecture condescendante avec, par exemple, la création d’une rubrique « ruralités » dans Le Monde ou d’une chronique confiée par L’Humanité à Juliette Rousseau, une spécialiste des luttes rurales.

🫂 Dans l’univers de la presse indépendante, des médias locaux très ancrés sur leur territoire inventent une forme de « journalisme augmenté » qui se déploie au-delà des seuls articles (Ismée dans l’entre-deux-mers, Cancan dans la Manche, L’Empaillé en Occitanie…). « Plus que des médias, ce sont des écosystèmes », résume Élodie Louchez, qui espère bien créer le sien depuis Vair-sur-Loire (Loire-Atlantique) où elle réside.

🌱 Les vétérans Village Magazine – relancé en 2025 sous forme de coopérative – ou Transrural Initiatives, un trimestriel adossé à neuf associations d’éducation populaire très investies en milieu rural, s’emploient à valoriser les initiatives rurales innovantes. Chacun à sa manière mais avec le souci constant de compenser les « regards surplombants d’une campagne synonyme de ploucs, d’arriérés ou de beauf », comme Transrural l’indiquait dans un numéro récent. Village magazine suit – depuis trente-trois ans ! – la ligne des conseils à l’installation à la campagne, sous la houlette de sa créatrice Sylvie Le Calvez. Son statut coopératif doit l’aider à mieux porter la voix des territoires ruraux en favorisant les échanges d’expériences entre sociétaires.

Transrural Initiatives a dû espacer sa parution en 2025 après rencontré quelques difficultés relevées grâce à un appel aux dons réussi. « Nous cherchons à croiser les points de vue sur les milieux ruraux qui sont divers et évolutifs », raconte Raphaël Jourjon. Pour ce faire, le magazine veut ouvrir son comité de rédaction à de nouvelles structures, nouer des partenariats avec d’autres journaux et renforcer sa présence numérique. Son mot d’ordre ? Décloisonner les questions rurales et inviter à passer à l’action !

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